Les enfants, esclaves et victimes  de la production cotonnière dans l’Atacora

Les enfants, esclaves et victimes de la production cotonnière dans l’Atacora

Par: Moutarou IDRISSOU
23-06-2021

La lutte contre le trafic des enfants, se heurte à des pratiques profondément ancrées dans l’Atacora (Nord-Ouest du Bénin). La fuite de responsabilité des parents, l’indisponibilité d’une statistique fiable, le relâchement de la lutte, le manque de synergie d’action entre les autorités locales, accentuent le phénomène.

Par Moutarou Idrissou

 Felicia Konti, 16 ans, est morte ce dimanche 20 octobre 2019. Colère, indignation et culpabilité, la population de Kouafar (Toucountouna), son village natal, est sous le choc. Parrainée par Plan International Bénin, l’apprentie couturière, sur instruction de son père, obéie le 17 octobre 2019 pour partir récolter du coton à Kouandé, la commune voisine. Le seul moyen, estime son géniteur, de pouvoir payer son contrat d’apprentissage. Quelques jours après son arrivée, l’adolescente est ramenée chez elle, très malade. Une maladie occasionnée, selon une source sanitaire, par de pénibles conditions de vie et de travail et qui finira d’ailleurs par l’emporter. 

Tout comme Félicia Konti, ils sont nombreux ces jeunes, filles comme garçons, à troquer leur avenir et même leur vie contre des miettes. C’est le cas de M.A. Taille moyenne et regard timide, du haut de ses 17 ans, ce jeune homme qui s’est confié dans l’anonymat, est élève en classe de troisième, candidat cette année scolaire 2020-2021, à l’examen du brevet d’étude du premier cycle (BEPC). A en croire l’un de ses grands frères, visiblement révolté ,« il aurait pu avoir cet examen depuis s’il n’était pas allé en aventure ». En 2018, raconte le concerné d’une voix pleine de déception, «alors que je n’avais que 14 ans et élève en classe de sixième, un frère m'a proposé de m'amener travailler un an dans une ferme à Maré-gourou, un village de la commune de N'dali, pour gagner 200.000 mille francs CFA. Avec plusieurs autres jeunes de mon âge, j'y ai travaillé pendant 12 mois. Chacun avec sa part de corvée journalière, on travaille de 6 heures à 19 heures, avec une pause déjeunée à midi. Pour tenir le coup, on se dope avec de la tramadol (Un antalgique venant du Nigéria et contenant entre autres de la codéine et des extraits d’opium). Au terme des 12 mois, on m'a contraint à attendre l'argent du coton, après commercialisation, pour être payé. Une fois l’argent arrivé, je n’ai reçu que 100.000 francs Cfa. Je regrette véritablement. J’ai décidé de reprendre les cours et après le BEPC, je veux faire une formation professionnelle. Je demande aux autres jeunes, de ne jamais rêver aller dans les fermes de coton, les gens tombent gravement malade là-bas à cause des conditions de vie et de travail, d’autres deviennent fous à cause des produits dopants auxquels on les habitue et certains en meurent, j’ai été témoin de ces différents cas».

Loin des chantiers de leur avenir, plusieurs enfants subissent, dans les communes de l’Atacora, les affres du trafic. « Les enfants ne sont plus amenés dans les grandes métropoles, mais dans les fermes et hameaux pour être exploités dans les champs de coton », précise le responsable de l’antenne nord sise à Natitingou, du Centre béninois pour le développement des initiatives à la base (CBDIBA-ONG) Chabi Sourokou.

A en croire le maire de Matéri, Robert Kassa, « Dès que pointe l’hivernage, écoles et ateliers d’apprentissages, commencent à se vider et les champs de coton, se remplissent d’adolescents déscolarisés,  qui y restent jusqu’aux récoltes et la commercialisation de l’or blanc, espérant faire fortune. Mais en lieu et place, ils récoltent des sommes dérisoires et des maladies parfois chroniques ».

Des chiffres ne trahissent pas le  vrai visage du phénomène

Selon les informations collectées, en octobre 2020, 34 enfants dont 22 filles, âgés entre 08 et 17 ans, pour  la plupart des écoliers, ont été, grâce à la vigilance des autorités locales de Toucountouna, sauvés des mains des trafiquants. Tous ces enfants ont été réintégrés en famille, selon le responsable du centre de promotion social de Toucountouna Raoul Yarigo. Les enfants, précise le CPS, étaient convoyés dans les zones productrices de coton, notamment Kouandé, Pehunco et Kérou.

« Nous avons enregistré 722 cas d’absences pour l’examen du certificat d’étude primaire, session de juillet 2020 et je vous certifie que l’exode en est la cause principale », signale, dans une interview, le chef du service des examens et concours de la direction départementale des enseignements maternel et primaire de l’Atacora, Taféti Paul.

Selon le chef du service de la promotion de l’enfant de la direction départementale des affaires sociales et de la microfinance de l’Atacora, Kolimma Boni Douté, à la date du 31 décembre 2019, 71 enfants dont 58 garçons et 13 filles ont été victimes de trafic dans les communes de Toucountouna, Tanguiéta, Matéri et Cobly. « Les enfants quittent les communes de l’Ouest du département en direction de la zone cotonnière dans les 2KP surtout Kérou-Pehunco et Kouandé », précise le fonctionnaire.

Des chiffres qui, aux dires de certains élus locaux de l’Atacora, notamment ceux de Toucountouna, Matéri et Kouandé, trahissent le vrai visage du trafic, au regard des constats quotidiens dans les villages et hameaux de leurs communes respectives.

Le responsable du centre de promotion social de Toucountouna certifie : « Vous serez surpris, si je vous dis que je ne dispose pas de chiffres par rapport aux enfants trafiqués dans la commune de Toucountouna, au  niveau du centre de promotion sociale». Pourtant, soutient-il, nos parents des 2KP (Kouandé-Pehunco Kérou), descendent fréquemment et profitent de la naïveté des enfants, pour les emporter dans les localités environnantes à forte production cotonnière.  En plus de la complicité des parents, qui étouffent les vraies statistiques, le CPS condamne également le manque de collaboration entre les centres de promotion social et la police républicaine.  

Selon le deuxième adjoint au maire de la commune de Kouandé, ce qui se passe dans les communes par rapport au trafic des enfants, est bien plus dramatique, que ce que font croire les statistiques officielles.

« Chaque jour, rien que pour la commune de Kouandé, au moins 50 enfants quittent leurs familles respectives, sur des convois d’engins à deux roues en direction des zones cotonnières, notamment Kérou et Banikora », relève Ibrahim Baparapei Tairou, lors d’une séance d’évaluation en juillet 2020, des partenariats de Plan International Bénin avec les communes et certaines structures décentralisées de l’Atacora pour la protection et la promotion des droits des enfants.  « En plus des enfants qui ont souvent entre 07 et 14 ans, il y a parfois des nourrices et même des femmes enceintes », a déploré l’élu local.

Paradoxalement, aucun chiffre relatif au trafic des enfants n’est disponible dans les rapports annuels, que transmettent les services de la police républicaine de l’Atacora, à la préfecture de Natitingou. Malgré nos différentes démarches, aucun responsable de la police républicaine du département n’a voulu se prononcer sur la question.

Ce point de vue d’un élu local a été corroboré par un agent de la police républicaine. Selon ce dernier, les reformes mises en œuvre dans le secteur de la sécurité,ne favorisent plus la collecte des données, pour permettre à l’institution de disposer d’une statistique fiable sur le trafic des enfants dans le département.

Les parents, les premiers complices…

Les enfants quittent leurs parents pour aller travailler et pouvoir juste s’acheter un vélo ou une moto. D’autres pour payer leurs contrats de formations (artisans) ou mieux leurs matériels d’installation, une fois la formation terminée. « Les gens disent que c’est la pauvreté qui est la principale cause du trafic et de l’exode rural des enfants, c’est une question mitigée parce qu’on peut être pauvre et être digne », estime Kolimma Boni Douté. Pour lui, c’est plutôt la fuite de responsabilités des parents.

La complicité des parents est souvent établie dans 90% des cas de trafics d’enfants dans la région. « La population ne signale pas, c’est après que l’enfant soit parti qu’on nous alerte et le plus souvent lorsque vous suivez les traces, les parents vous disent qu’ils ont envoyé leur fille quelque part et qu’elle reviendra d’ici une à deux semaines et vous restez impuissant », regrette le responsable du centre de promotion social de Toucountouna.

Marcel Kouagou, un acteur de la société civile de Toucountouna, dit d’ailleurs être témoin, pour la plupart du temps, de la complicité de certains parents, qui confient leurs enfants à des inconnus, pour avoir juste reçu des sommes dérisoires. « On leur donne souvent 200.000 F CFA et ils poussent les enfants à aller se faire exploiter », confie-t-il.  D’autres, dira le maire de Matéri, Kassa Robert, font un an pour ramener cent mille francs CFA (100.000FCFA).

« J’ai une sœur, sous prétexte que son mari est décédé et que personne ne s’occupe d’elle, elle a sorti ces trois enfants, dont le plus petit a 12 ans, du système  scolaire pour les envoyer à Firou, quand ils sont revenus, ils ont acheté un paquet de tôle et ils sont encore repartis », témoigne tristement le maire.

De nouvelles stratégies de  convoyage des enfants 

Face au renforcement des patrouilles policières sur les corridors par le gouvernement actuel, pour principalement contrer les braquages, les trafiquants, pour éviter de s’exposer, ont mis en place un mécanisme bien huilé. Plus besoin de voyager ensemble avec les enfants. Ils responsabilisent le plus âgé du groupe, avec des consignes fermes.

« Les personnes qui viennent recruter les enfants, le plus souvent, ne sont même pas avec les enfants, ils font juste des entretiens avec les enfants et dès qu’ils s’en vont, les enfants se préparent pour les suivre », explique le chef du service de la promotion de l’enfant à la direction départementale des affaires sociales et de la microfinance de l’Atacora.

« Les conducteurs de taxi moto appelé ‘’Zémidjan’’, sont  également en plein dedans parce que, quand ils prennent un enfant de Matéri pour Firou, c’est 20.000 FCFA les frais de transport et c’est devenu  un  commerce juteux pour eux», dénonce le maire de Matéri, Kassa Wimbo Robert.

Aussi, souligne Ibrahim Baparapei, l’ancien chef d’arrondissement de Fô-Tancé, où le trafic semble être plus ancré, les trafiquants n’empruntent plus les grands axes routiers, mais plutôt les pistes de déserte rurale. « Vu qu’ils ont opté pour les motos, notamment les badjaj, comme moyen de transport des enfants, ils passent par des axes tertiaires qu’ils maitrisent souvent très bien », précise celui qui est l’actuel deuxième adjoint au maire de Kouandé. 

Au regard des garanties et des illusions données aux enfants (Vélo, moto, argent), soutient Kolimma Boni Douté, il est souvent presque impossible de les dissuader, une fois les recruteurs partis.  « J’ai un collègue qui a dit qu’il a réussi à ramener un enfant de Boukoumbé, l’enfant lui a dit qu’il va repartir et effectivement il est reparti », a confié ce chef service.

Le maire de la commune de Matéri, indique qu’il s’agit d’un cercle infernal dans lequel, « l’enfant n’arrive plus à s’échapper, une fois qu’il y entre». A en croire ces propos, lorsque les enfants vont et finissent la récolte, les propriétaires de ces champs de coton leur disent de repartir d’abord dans leurs localités respectives et de revenir une fois l’argent du coton payé par le gouvernement, à travers l’Association internationale du coton (AIC), pour prendre leur main d’œuvre de la récolte et lorsque les enfants retournent  et prennent l’argent de la récolte, on les oblige à faire le dessouchage à crédit pour la prochaine production. « Ils sont encore obligés de repartir une fois les crédits coton  mis en place pour récupérer ce qu’on leur devait pour le dessouchage et lorsqu’ils y vont, ils sont encore retenus pour la mise en terre des semis, le sarclage et autres activités d’entretien du champ de coton, une fois encore à crédit, ainsi de suite jusqu’à la nouvelle récole et le cycle reprend encore », a expliqué le maire de Matéri. Ce qui fait que, dit l’autorité communale, dès qu’un enfant entre dans ce cercle vicieux, il lui est presque impossible de ressortir, parce qu’il sera toujours contraint à repartir pour prendre son argent.

Relâchement de la lutte…  

« La direction des affaires sociales et de la microfinance, à travers les chefs des Centres de promotion sociale, fait la vulgarisation des textes qui répriment le travail des enfants en général et le nouveau code de l’enfant », fait remarquer, son directeur Joël Séna.

En plus de l’appui conseil apporté aux communes sur la question, le directeur départemental, a aussi rassuré de l’existence au niveau de chaque commune du département, des comités de lutte contre les abus sur les enfants, la promotion et l’épanouissement des enfants en général.  

Plusieurs ONGs, dont Plan International Bénin, a-t-il confié, interviennent aussi dans ce sens. «Vous savez, en matière de sensibilisation pour un changement de comportement, ce n’est pas du jour au lendemain qu’on obtient les résultats, il faut le faire sur une longue période pour espérer atteindre les résultats escomptés », a indiqué le directeur.

Toutefois, l’on reconnait que la lutte contre ce fléau a connu un relâchement au niveau des différents acteurs, à commencer par l’Etat.

« Nous devons reprendre la lutte surtout avec la police républicaine qui doit nous aider à réprimer ce trafic, parce que par le passé lorsqu’on voit une voiture remplie d’enfants ou une moto qui transportait trois à quatre enfants on l’interpellait pour chercher à savoir la cause de leur déplacement, depuis quelques années ça ne se fait plus », a reconnu  le chef du service promotion de la famille, du genre et de l’enfant à la direction départementale des affaires sociales et de la microfinance de l’Atacora.

« On ne peut pas interdire la production du coton, c’est d’ailleurs la première filière de rente au Bénin, on demande au gouvernement d’interdire l’utilisation des enfants comme main d’œuvre dans les champs de coton et d’intensifier la lutte contre ce fléau, si le gouvernement veut, il peut le faire et il en a les moyens », a proposé le responsable d’une Ong internationale, sous le sceau de l’anonymat.

Joint par nos soins, les maires des neuf communes de l’Atacora, reconnaissent ne disposer actuellement d’aucune stratégie locale pour contrer le fléau. Par ailleurs ils préconisent la création des brigades spéciales dédiées au trafic des enfants dans les communes. Ces élus locaux ont souligné la nécessité d’une synergie d’actions entre les maires de toutes les communes de l’Atacora.


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